Une pratique en péril : la mutation du cadre de diffusion comme altération de l’expérience cinéma

Bien qu’il soit constitué d’une véritable vocation artistique, le cinéma a souvent été exploité dans une perspective divertissante par l’industrie du spectacle. En suivant une certaine logique d’exploitation — celle d’optimiser le mode d’accès aux films pour augmenter les audiences — les enjeux de sa diffusion ont connu de nombreux bouleversements, souvent considérables pour l’expression de ce médium. Pour être plus précis, il n’est pas question d’une accumulation de faits isolés mais plutôt d’un ensemble d’usages codifiant le milieu et sa pratique. À noter que le cinéma, plus que n’importe quel autre art, transcende la posture du spectateur en lui offrant à vivre une expérience artistique exigeante, particulièrement engageante. L’organisation d’une pratique était donc indispensable pour tenir cette promesse et ainsi orchestrer le moment de diffusion adéquat destiné au public. Dans le cas précis de l’art cinématographique, son lieu de diffusion de référence — la salle de cinéma — était un espace détenant et préservant un savoir-faire quant à cette diffusion. Le projectionniste n’étant pas seulement un exploitant ou un conservateur mais également un technicien décisif dans la possibilité de divulguer l’œuvre correctement.

Avec le recul conséquent que nous avons aujourd’hui, il est désormais possible d’affirmer l’existence d’un point de rupture sans précédent, peut-être sans retour, avec la pratique cinématographique telle qu’elle avait été pensée à l’origine. Cette nouvelle structuration allait jusqu’à altérer le rapport au médium et la qualité d’accès aux œuvres, produisant ainsi par anticipation des effets sur la production et la réalisation des films. Deux phénomènes majeurs ont marqué l’amorce d’une dégradation notable : la désertion des salles de cinéma et la perte d’exclusivité de l’écran de projection. Pour comprendre leur apparition, il faudra revenir sur la question du lieu de diffusion comme espace protecteur des arts mais également comme condition de l’expérience, en insistant sur l’importance du cadre et de l’écran de projection dans le cas de l’art cinématographique. Au préalable, il nous faudra surtout lever le voile qui s’est posé sur les mécanismes et la réalité de l’expérience artistique. Sur quels principes repose un lieu de diffusion ? Quel est sa vocation ? Comment l’efficience de la salle de cinéma s’est-elle affaiblie ?

La désertion des salles de cinéma comme abandon du cadre de diffusion de référence

De prime abord, on peut aisément avancer que la question de l’expérience cinématographique est étroitement liée à celle du contexte et du moyen de diffusion en raison du principe de projection et du besoin d'immersion. Malgré l’importance de ces aspects, ils ont été littéralement déconsidérés voire occultés par les principaux acteurs du secteur, ces décisionnaires qui ne portent plus attention aux enjeux réels du cinéma. Ils sont davantage intéressés par la sur-accessibilité des contenus ou la surenchère des effets à défaut de considérer les besoins primordiaux et incompressibles. À force de négation, ils ont réduit la salle de cinéma à sa simple utilité évidente, un usage optionnel à disposition, à défaut de nourrir et de maintenir actif sa fonction essentielle, une vocation artistique subtile mais nécessaire qui s’impose. [1] Tel un désenchantement, la salle de cinéma et son fonctionnement n’ont plus rien d’exceptionnel pour le public. C'est donc sans surprise que les spectateurs ont peu à peu renoncé à leur fréquentation. Par désintérêt ou inconscience, la pertinence de la méthode de diffusion en est même reléguée au second plan. Comment expliquer cette déconsidération progressive ? Comment ce cadre d’exception peut-il susciter un tel désintéressement ?


Depuis quelques années, on peut identifier une sorte d’habituation de la part des spectateurs, c’est-à-dire une perte de sensibilité à l’égard de ce qui est censé stimuler. Depuis sa création, le phénomène cinématographique a évolué. En effet, cet art nouveau et son espace dédié ont été inédits durant des décennies puis ils se sont intégrés progressivement aux pratiques de notre société jusqu’à se « normaliser ». [2] Aujourd’hui, ce lieu est d’ores et déjà préexistant à la naissance de la majorité des spectateurs actuels. Les nouvelles générations, et même les plus anciennes, ont toujours connu les salles de cinéma comme un espace constituant la société. Lorsqu’ils sont réduits à l’ordinaire, tous ces phénomènes déjà présents dans nos vies apparaissent comme des faits évidents et sont difficilement remarquables étant donné leur intégration totale dans notre environnement dès la petite enfance. Après cent ans de cinéma, l’exploit d’origine à la fois révolutionnaire et marquant est difficile à maintenir bien que l’immensité de l’écran de projection et l’intensité du cadre sont quant à eux intemporels. Bien que cette accoutumance banalisante ait une possible répercussion sur notre rapport au cinéma, elle m’apparaît insuffisante seule pour justifier l’écartement considérable qui s’est opéré. Néanmoins, elle ouvre la piste intéressante qu’est celle de l’efficience du cadre de diffusion et de la stimulation du spectateur. Il y a dans la fonction et la structure de la salle de cinéma l’enjeu d'une réflexion plus éclairante. Dans un principe commun à tous les arts, la principale vocation d’un lieu de diffusion est de préserver les œuvres, de maintenir leur diffusion authentique et d’encadrer l’expérience artistique du spectateur. Sans conteste, l’entreprise de diffusion cinématographique a connu de nombreuses mutations, plus que n'importe quel autre médium. Pour les modifications les plus importantes, on peut relever la diffusion des films dans les foyers par le canal télévisuel, le développement du format cassette puis DVD, sans oublier l’ultime innovation des écrans portables avec l’instauration des plateformes de streaming. [3] Toutefois, l'affectation concrète de ce lieu de diffusion tient à l’évolution des salles de cinéma en elles-mêmes, notamment par leur uniformisation radicale avec l’arrivée des multiplexes franchisés reprenant systématiquement des dispositifs fixes toujours plus sobres. [4] Même si l’intention initiale était d’inciter les individus à rejoindre les salles à un moment critique de fréquentation, ce parti pris esthétique a conduit à une forme d’effacement, rendant peu à peu ces lieux « inefficaces ». Si ces lieux adoptent une forme identique, leur fréquentation même individuelle ne fait aucune différence, ce qui réduit les possibilités de prendre ses repères, de marquer des distinctions entre elles et donc de réagir à des caractéristiques qui leurs sont propres. Toutes ces marques de singularité sont des sources de stimuli en raison de leur caractère unique. C’est précisément ce qui peut empêcher, tout du moins tenter de diminuer, le fameux phénomène d’habituation cité plus haut. Un lieu unique, bien que fréquenté régulièrement, manifestera toujours sa singularité même dans la répétition. C’est grâce à son irrémédiable rareté qu’il n’en devient jamais banal. Enfin, nous touchons du doigt le point sensible de notre sujet : la banalisation des lieux de diffusion et de l’expression des œuvres.

Le Champo, salle mythique de cinéma d'art et d'essai à Paris


Ces lieux ont-ils besoin d’une âme singulière pour subsister, créer de l’affect et du lien avec le public ? Indéniablement, les lieux de diffusion ne peuvent être anecdotiques. Pour favoriser une expérience artistique optimale — et même pour soutenir l’expérience avec l’art lui-même — le spectateur a besoin d’être stimulé et d’éprouver la spécificité du lieu. Il doit sentir une démarcation franche avec le reste de ses activités quotidiennes appartenant à la vie ordinaire pour que l’expérience de l’art se maintienne dans une dynamique extra-quotidienne que l'on pourrait qualifier d’exception. Particulièrement conditionnée, et cela a été évoqué en préambule, la diffusion de l'œuvre cinématographique nécessite un contexte élaboré et dépend donc de la salle de cinéma. Sur un plan strictement expérientiel, cet espace protégé devient à l’aide d’un ancrage décisif un cadre sensible qui provoque plus aisément l’objectif premier du cinéma : l’immersion. Cet enjeu est non négligeable tant il constitue le mécanisme fondamental de l’expérience cinématographique. Par ailleurs, ces lieux de diffusion sont également vecteurs de valeur. Ils sont précisément l’endroit dans lequel le rapport avec les œuvres se constitue, de l’estime à l’expérience elle-même, et leur négligence systématique finit par les diminuer et empêcher leur préservation. Dans le domaine de l'art, la préciosité engagée est proportionnelle à la valeur accordée aux œuvres ou à l’attente qui nous anime dans notre élan à leur encontre. Cette considération renvoie de facto à une certaine attitude à adopter, une approche responsable et éthique induite. Dépassant toute injonction morale, il s’agit seulement de penser « l’attitude qui permet à l’art d’être en rapport avec l’homme ». Parce que ces créations artistiques sont essentiellement uniques et rares, elles doivent être approchées avec soin et délicatesse. [5] La spécificité de ces lieux au sein de notre société devient donc un moyen de faire reconnaître un traitement particulier, un traitement sublimant, mettant les œuvres à un niveau supérieur dans la catégorisation des objets culturels du collectif. Par incidence, une fois que cette valorisation est reconnue de tous, l’approche de l’art devient nécessairement un acte solennel. Cette solennité est le témoignage de l’estime porté à l’art tant par les créateurs que le public. [6] Malgré certaines dérives spéculatives ayant trait au monde de l’art, le prestige d’un lieu de diffusion ne devrait pas tenir à son caractère élitiste mais bel et bien à l’estime qu’il suscite et provoque. Ainsi la noblesse du lieu participe à la reconnaissance de la noblesse des œuvres. En résumé, l’efficience des lieux de diffusion repose sur leur capacité à capter le spectateur pour que l’expérience artistique puisse les affecter autant que sur leur habilité à susciter un rapport d’estime entre les artistes et les spectateurs, ceci étant tenu par la valorisation et la préciosité accordée aux œuvres et à l’art en général.


Si la valeur et l’effet de ces lieux s’amoindrissent, quel est le risque ? La conséquence directe de cette perte d’impact et d’ampleur a été le détachement progressif des spectateurs pour les salles de cinéma. Ce mouvement de retrait indique une déconsidération de l'importance d'un contexte de référence en tant que structure collective de diffusion des œuvres et moyen d'atteindre une expérience cinématographique véritable. Bien que ce changement se soit opéré inconsciemment, le résultat inévitable reste leur désertion. Ainsi, pour contrecarrer la perte d’efficience des salles de cinéma, un effort de conscientisation semble désormais nécessaire. Ces espaces sont à ré-investir afin de leur redonner de l’éclat. Au fond, ce dévoiement n’est pas vraiment surprenant. Un lieu censé contourner les effets de l’habitude devenant lui-même commun et neutre n'est plus en mesure de remplir son rôle. Il risque même de produire ce contre quoi il lutte.

En dépit de la promesse initiale, la salle de cinéma connait donc une tournure tragique. Pourtant, ce dispositif regorgeait d’une densité sans précédent capable de maintenir l’exploit de son cadre afin de le rendre éternellement prégnant. Peu à peu, cet espace de diffusion a continué de se massifier davantage jusqu’à se noyer lui-même dans l'ensemble indifférencié de ces agencements prototypés, perdant l’avantage de sa singularité au profit d’une tendance normée en faveur d’une politique de rentabilité et d’efficacité. [7] Finalement, une fois cette politique adoptée, la salle de cinéma est devenue un espace fragile, sans ressource, incapable de créer des liens profonds avec son public. La perte de singularité de chaque salle marquait la dépendance malsaine à un système globalisant. Ainsi, il y a toujours eu des spectateurs pour remplir ces complexes industrialisés jusqu’au jour où une proposition plus confortable allait littéralement mettre à mal la fréquentation de cet espace de diffusion.


[1] L’utilité relève de l’usage facultatif soumis à l’appréciation de l’individu tandis que la fonction, dans une approche téléologique, prédomine sur l’appréciation car elle conditionne l’existence et maintient la subsistance de la chose dirigée vers son but authentique.

[2] Ce qui devient la norme risque de passer en dessous d’un certain seuil de conscience. La mise en application collective empêche le questionnement individuel et la véritable appropriation de chacun. Il y a une mécanisation de la chose au regard de la validation et de l’admission par tous. Le rituel, quant à lui, bien qu’il puisse déclencher une forme d’habituation s’il est mal cultivé, est censé raviver l’éclat d’un acte ou d’un processus par sa mise en scène et l’attention qu'il requiert. Toutefois, le rituel comporte également le risque de devenir une norme à partir du moment où il s’extrait d’une tradition en questionnement.

[3] Nous le verrons ultérieurement mais l’enjeu n’est pas de dénoncer ces innovations technologiques qui permettent générer d’autres types d’affects et d’autres manières d’organiser l’événement artistique. Ici, il est principalement question d’identifier les changements produits sur le cadre essentiel et originel qu’est la salle de cinéma, d’expliquer le détournement qui s’est opéré et d’en étudier les répercussions sur l’expression de cet art. Ainsi, le but est seulement de remettre de la conscience face à l’adoption de nouvelles techniques.

[4] La problématique de la franchise repose essentiellement sur sa dynamique globalisante. Si les franchises avaient une certaine marge de manœuvre et une indépendance de programmation, nous pourrions considérer que chaque lieu est en mesure d’exprimer son identité et de revendiquer sa singularité. Or, cette conception est antinomique avec la démarche initiale qui est d’optimiser à outrance l’exploitation cinématographique (par la normalisation). Ces lieux standardisés réactivent le profil consommateur en quête de distraction et non le profil amateur d’art en quête d’expérimentation.

[5] Étant une œuvre enregistrée et donc reproductible, la délicatesse attendue à l’égard du film tient à sa diffusion dans un contexte respectueux et authentique. Pour rappel, la projection est le matériau final du film et son support d’expression. Banalisée la diffusion d’une œuvre cinématographique revient à brutaliser l’œuvre dans son expression définitive.

[6] Le caractère solennel qui relie créateur et amateur d'art est révélateur de l'importance accordée aux œuvres et aux lieux. Il ne se vit pas en direct par des cérémonies ou des comportements conventionnels. Il conditionne une façon d’approcher l’art et consolide le lien indéfectible entre le créateur et le public.

[7] Alors que tout est prévu pour nous inciter à consommer, il est de plus en plus difficile de trouver des lieux qui nous invitent à expérimenter. Pourtant, la salle de cinéma devrait être un de ces lieux. L’écosystème de l'expérimentation tient précisément au facteur d’imprévisibilité et accompagne la réalisation d’intuitions impossibles à appréhender et à confirmer raisonnablement. Cette offre est désormais sans valeur. L’expérience artistique ne délivre qu’un gain de vécus et d'émotions alors que la priorité de l’industrie est de maintenir le profit et cet état de consommation constant.

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