Le retour au « cinéma même » : un outil révolutionnaire

Le cinéma ne s’est pas fait en un jour. C’est seulement par une succession d’innovations qu’il a pu être inventé. À l’origine, des expérimentateurs visionnaires, capables d’en pressentir les potentiels, se sont épris pour cet art encore indistinct, source d’énigmes. Par une exploration acharnée, ces pionniers ont contribué à l’élaboration de l’outil technique, certes, mais aussi à la définition de son essence artistique. Cette entreprise a nécessairement soulevé des questions fondamentales, toujours irrésolues : Qu’est-ce que le cinéma ? Sur quoi repose le processus cinématographique ? Une fois son contour dessiné, l’attraction fut irrésistible. Ce genre nouveau a continué de fasciner les créateurs et les publics par ses ressources inépuisables durant des décennies, faisant de chaque film une expérience unique en soi.


Bouleversement dans l’anthropologie de la création, ce médium est progressivement devenu le support de projection idéal des ambitions artistiques les plus innovantes et audacieuses, poussant les créateurs à débrider leurs visions jusqu’à une certaine démesure. Un nouveau type d’inspiration prenait naissance et apparaissait comme la motivation première à tout processus cinématographique : repousser les limites de la création pour toucher de plus près les vérités. C’est en adoptant le monde comme matière qu’il a réussi à étendre immensément son champ d’action. Cet espace infini et illimitant était propice à la création en dehors de tout cadre. C’est ce qui a également favorisé les projets cinématographiques d’envergure, à la production faramineuse. Néanmoins, même dans une réalisation plus modeste et accessible, son exploration frontale du réel relève là encore de la prouesse. C’est cette provocation du monde qui exige véritablement toute la force et le génie des créateurs. L’artiste ne contemple plus seulement le monde pour le représenter, il l'explore.


Multidimensionnel, l’art cinématographique repose essentiellement sur l'alliage de l’image et du son dans un rapport de mouvement et de temps. Jusqu'ici, aucune approche artistique n’avait développé un processus créatif aussi dense et complexe. Bien que ces aspects soient constitutifs du cinéma lui-même et qu’ils servent de leviers à une pratique commune, ce médium a tout de même généré une multiplicité d’approches différentes, toutes systématiquement théorisées, reposant à la fois sur des croyances personnelles et sur des conceptions philosophiques. La manière de percevoir le monde d’un cinéaste délivre nécessairement une manière spécifique de percevoir le monde pour le spectateur en visionnant le film. Ici, le terme vision prend tout son sens, s’éloignant d’une perspective seulement intellectuelle ou conceptuelle mais s’approchant d’une autre plus perceptive et empirique. Un lien singulier se noue entre le créateur et le spectateur, et offre la promesse d'une possible intersubjectivité dans l’expérience. Cette en-quête artistique permet aussi d'amener un questionnement radical des notions de réalisme, de subjectivité et de solipsisme, cherchant à éprouver plus particulièrement celles de monde et de réel.

Avant d’être employé au service d’un récit, soumis au diktat de la dramaturgie, le cinéma repose sur une ontologie propre et poursuit son telos. Malgré de nombreuses divergences dans l’appréhension du genre, un principe persiste malgré tout. Dans les deux cas, c’est l’organisation de cette matière qui va constituer l’expérience cinématographique. Ainsi, l’agencement du temps du film permet d’organiser l’expérience du spectateur, reprenant avec prodigiosité le mécanisme de l’esprit humain.

Chris Marker et Pierre Lhomme sur le tournage du film Le Joli mai


En permettant d’explorer un nouveau rapport entre réalité et fiction, ce médium offre le moyen d'opérer un glissement entre ces deux sphères et ainsi d’amener une douce révolution du monde grâce à l’efficience des films. Comme des vases communicants, ils s’influencent l’un l’autre tel un procédé alchimique, provoquant la grâce et la fusion de ces deux couches de l’instant, le réel lui-même et le réel de la fiction.


Par son mode d’expression exceptionnel, digne d’un nouveau langage artistique, le cinéma invite à questionner le monde différemment et à l’observer sous un autre angle. L’expérience cinématographique permet de rehausser notre capacité à percevoir, ouvrant devant nos yeux une fenêtre donnant sur des manifestations jusqu’alors insignifiantes, spectacle cherchant à nous révéler par une vision extra-ordinaire ce qui nous est caché dans notre vie ordinaire.

Art de l’expérience, une attention particulière est portée aux vécus du spectateur, seule et unique voie d’accès jusqu’à sa conscience [1]. Même si les vécus sont provoqués par une expérience dite fictive, ils appartiennent nécessairement aux propres vécus du sujet [2]. C’est grâce à la dimension réelle de l’œuvre cinématographique, et à ce qu’elle arrive à susciter de véritable, qu’une médiation est possible entre le monde du film et la conscience du spectateur. Par cette manœuvre artistique, le créateur cherche à remonter jusqu'à cet espace intérieur pour l'inciter à constituer des rapports avec des phénomènes du monde qui lui échappent encore [3]. C’est en investissant ce cœur de l’être humain que les dévoilements peuvent s’opérer pour faire jaillir les vérités. Atteindre les vécus du spectateur, c’est donc atteindre sa conscience.


Plus que n’importe quel art, le cinéma cherche à nous prouver que sa matière est réelle et non pas seulement vraie. Le film appartient au réel. Jusqu’alors, l’Art ne se préoccupait pas de cet aspect, assumant sans rougir sa nature artificielle tel un acte de transcendance et de sublimation. Cette nouvelle nuance conduit à la distinction de deux types de rapport possibles entre le spectateur et l’œuvre : croire en la réalité de l’œuvre et comprendre la vérité de l’œuvre. L’un vous traverse, l’autre vous touche. Sans concession, le cinéma persiste à vouloir susciter les deux, faisant de ces deux dimensions la forme pleine de son expressivité et de son efficience. Toutefois, cet objectif supplémentaire au cahier des charges change considérablement la donne, obligeant ainsi l’œuvre cinématographique à être également crédible (sans devoir reposer sur une approche réaliste malgré un préjugé encore bien tenace [4]). À la différence des autres expressions artistiques, l’accès à la vérité de l’œuvre cinématographique repose sur sa crédibilité, c'est-à-dire sa vérité tangible. Croire en la réalité de l’œuvre est donc l’accès à sa vérité. Cet enjeu bien spécifique bouleverse la quête créatrice et l’expérience du spectateur, amenant respectivement la nécessité d’une double incarnation. D’un côté, la substance cinématographique doit regorger de justesse et de présence pour réussir à donner au réel du film toute sa corporéité [5]. De l’autre, le spectateur doit ressentir cette matière comme une dimension palpable constituant une expérience réelle lui provoquant des affects et des sensations lors du visionnage. Dès lors que l'œuvre prend chair aux yeux du spectateur il peut y incarner son expérience.

John Cassavetes et Gena Rowlands sur le tournage du film Une femme sous influence


Bien que la création d’œuvres n’ait jamais connu un quelconque relâchement, les moyens d’expression artistique s’inscrivaient quant à eux dans une longue tradition quelque peu sclérosée, à tel point que l’Art lui-même finissait par devenir un phénomène invisibilisé, en perte d’effets dans le monde. Par son caractère original, le cinéma a bousculé tous les acquis artistiques, les moyens d’expression établis, les arts et leurs chefs-d’œuvre reconnus et intégrés à notre patrimoine culturel.

Tellement inédite, l’expérience cinématographique marquait les esprits, renversait les consciences, laissant une empreinte impérissable sur ses spectateurs. C’était un nouveau monde qui s’ouvrait, un nouveau rapport au monde. Incontestablement, il a permis de dépoussiérer les désirs des créateurs mais aussi leurs intentions. Il y avait enfin un prétexte pour chercher ailleurs, et surtout plus loin. En perpétuelle évolution, il faut désormais espérer que le cinéma sera capable de préserver son essence bien qu’il incite constamment à son propre dépassement.


[1] Les vécus du spectateur sont les moyens de rejoindre les vécus de conscience, c’est-à-dire cet espace privilégié dans lequel le monde et ses phénomènes nous apparaissent.

[2] Ici, il y a un double enjeu entre le réel et le fictif. Les vécus réels ou fictifs sont considérés comme une même substance, autant que nos vécus réels sont du même acabit que nos vécus imaginaires.

[3] Alors que la conscience repose sur le principe d’intentionnalité, le créateur cherche à l’accompagner en soumettant à sa perception des phénomènes afin qu’elle les vise et les saisisse plus qu’à l’ordinaire, plus que dans l’expérience sa propre existence. Le créateur cherche à détourner les altérations de la conscience afin de faire apparaître les phénomènes authentiquement.

[4] Le réalisme au cinéma vient empêcher de transcender le réel par la soumission à une réalité pure ne pouvant supporter aucune intervention artificielle. La problématique que pose le réalisme, c’est qu’il offre une perception du monde conforme à notre propre connaissance, alors que le cinéma est justement censé révéler ce qu’on ne perçoit pas dans notre attitude naturelle. Ce qui est donc réaliste cherche à imiter fidèlement le réel ordinaire, un réel déjà connu qui cache encore les vérités.

[5] La corporéité est justement l’enjeu du réel, la matière du réel tant convoitée par le cinéma. Ce qui prend corps nous apparaît et renvoie inéluctablement à nos sensations, à notre perception.

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