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La Love-Story : le genre bafoué

Depuis l'origine du cinéma, la Love-Story est l'un des genres cinématographiques les plus populaires. Suivant une certaine logique d'exploitation, ces films sont majoritairement programmés durant des périodes clés — des temps forts cycliques civilisationnels tels que l'arrivée du printemps ou les fêtes de fin d'année — pour la simple et bonne raison qu'ils répondent à des attentes collectives très fortes et que ces événements permettent de cibler les individus en masse.

Filtré par endroits pour en modérer l'exotisme, ce type d'histoire s'est finalement limité à un cadre bien rodé, flirtant avec des gimmicks toujours plus reconnaissables et rendant ainsi la Love-Story facilement exportable à l’international. Particulièrement bankable, la stratégie commerciale qu'elle offre est l'une des plus optimales, notamment parce qu'elle reste le genre qui génère le processus d’identification le plus court : le sentiment amoureux reconnu universellement.


Initialement, la Love-Story s'inscrivait dans une démarche et une esthétique tout à fait particulière, alliant pudeur et grâce dans le même tableau. Ces histoires d'amour avaient toujours quelque chose de précieux sans jamais oser plonger dans les eaux troubles du sentiment et du sensuel. L'enjeu filmique n'était pas de provoquer le déchaînement des passions ou la romance outrancière mais plutôt de saisir l'idée de l'amour et de la cristalliser en idéal. Malgré l'élaboration de circonstances dramatiques au sein des intrigues, ces récits maintenaient une certaine distance avec l'expérience cinématographique brute. Cela tient au fait que le cinéma était encore grandement influencé par le théâtre traditionnel et qu'il n'avait pas encore expérimenté la puissance de son propre outil.

It Happened One Night de Frank Capra


À partir des années 50, le jeu d'acteur américain a connu une évolution décisive à compter de l'émergence de l'Actors Studio. Son fondateur, Lee Strasberg, avait jeté son dévolu sur la Méthode du grand maître russe Constantin Stanislavski, ce système novateur désormais porté sur le réalisme psychologique. Ayant eu une influence considérable sur la future génération d'acteurs, cette approche accompagnait prodigieusement un nouveau mouvement cinématographique. Visant toujours plus le vivant et l'organique, le cinéma a développé son réel potentiel dramatique, pouvant enfin ouvrir ses récits à de forts enjeux psychologiques mais aussi sensuels. Ces nouvelles dispositions toujours plus proches de l'humain ont forcément suscité un vif intérêt chez le public. Pourtant, cette promesse n'a pas été honorée. Consciente de ses nombreux atouts, l'industrie s’est emparée de la Love-Story pour en faire un produit de divertissement seulement prévu pour fédérer massivement. Cette appréhension a fini par réduire ses possibilités singulières et littéralement anéantir sa quintessence. Au fur et à mesure, les studios en ont fait un concept hyper synthétique, optant pour une dynamique de fond et de forme très consensuelle. Les récits finissent aseptisés de toutes spécificités au point d'en perdre toute saveur. Pourquoi complexifier l’histoire quand on ne parle que d’amour ? Pourtant, s'il y a bien un aspect du vivant qui est resté jusqu'alors insaisissable dans l'Histoire de l'humanité, c'est bel et bien ce sentiment puissant qui transcende les individus une fois touchés par la grâce de l'amour. De toute évidence, cela dépendait d'une tout autre intention : comment éviter le terrible sérieux considéré comme élitiste pour mieux vendre les films et les propulser au rang d'œuvre populaire. Cependant, l'art populaire tient à un alliage subtil à ne surtout pas abîmer. Il se doit d'être accessible sans être réducteur pour autant. Malgré la promesse plus que palpable, le potentiel dramatique de la Love-Story n'a donc jamais été véritablement exploité, laissant le genre à son état liminal de développement. Réduit au registre du commun, il s'est inscrit dans une logique de traitement souvent simpliste en se cantonnant à l'envergure du romantisme de divertissement. Amour sans tiraillement, pourvu qu'on y trouve la bénédiction du contrat social collectif et la représentation de la relation sentimentale admise de l'époque. Même les quelques déviances employées et supposées dans ces intrigues répondent à une « déviance attendue ». Par cette fausse libération des récits, l'effet cathartique est donc illusoire, les âmes ne sont pas épurées et les libidos toujours frustrées. Il me faut toutefois nuancer cette l'idée, l'enjeu n'étant pas de se tourner vers l'autre extrême par pure extravagance ou pour sortir des clous dans l'intention d'être seulement original. Ne jamais perdre le fil de la quête de vérité, à la fois sincère et réelle. La première piste d'exploration serait peut-être de se tourner vers ce qu'on ne voit pas, ne voit plus ou ne sait plus voir sans construire artificiellement des récits influencés par des attentes prévisibles ou des connaissances trop admises.

Damage de Louis Malle


L'amour n'est jamais défait de la question du désir. S'aventurer dans ce territoire devrait pousser les auteurs eux-mêmes à libérer leur passion. Perspective sans nul doute vertigineuse et des plus intimes, ce genre demande un certain courage intellectuel et sensuel. Ultime intuition qui pourrait permettre de valoriser le genre et galvaniser les récits, ce serait d'approcher avec audace les tabous collectifs les plus tenaces — ces tabous ont ceci de passionnant qu'ils touchent à la question du regard, notamment aux comportements des individus soumis à la puissance du regard collectif. Si le cinéma sert d'abord une émotion personnelle de spectateur, elle constitue aussi une influence collective du public. Nous ne sommes jamais seuls dans une salle de cinéma, nous ne sommes jamais seuls au monde. Les tabous présentent des enjeux dramatiques forts — amener des personnages dans l'inconnu des sentiments et de la sensualité — et des enjeux humains puissants — s'attaquer aux interdits collectifs progressivement déniés. À défaut de s'attarder sur ce qui est convenu et déjà connu, le caractère épique des Love-Story pourrait donc s'élever grâce aux notions de secret, d'interdit et donc de tabou.

Après plusieurs tentatives expérimentales souvent déroutantes, le thriller érotique développé dans les années 80 avait entamé ce type d'exploration sans réussir à maintenir la nécessité artistique de son existence. Le récit amoureux n'a jamais constitué son motif principal. C'était plutôt un intérêt pour la passion amoureuse — souvent puissante, parfois dévastatrice — qui était traitée en comparaison de l'engagement conventionnel fabriqué par les différents stéréotypes sociétaux. Ici, l'érotisme était devenu une voie radicale permettant à l'individu engagé de remettre en question son engagement sur un plan vital et existentiel. Des films tels que Damage de Louise Malle ou Fatal Attraction d'Adrian Lyne en ont fait la brillante expérimentation. Finalement, le thriller érotique a souvent pris la forme d'une Love-Story sombre et contrariée, avec des protagonistes dominés par des pulsions humaines refoulées, leur véritable désir ayant été occulté par le diktat de l'engagement normé. Au fond, ces films révèlent aussi qu'il y a toujours eu dans la marge plus de singularité que dans la norme. Pour aller plus loin, on pourrait même supposer que l’infidélité sentimentale prépondérante dans ses récits pourrait aussi signifier une certaine infidélité faite à la convention et donc au collectif. C’est une forme de marginalisation volontaire passant par un ébranlement de l'intimité pour que cette fragilisation se répercute ensuite sur la posture sociale — il y a toujours effectivement la peur d’être découvert et pointé du doigt quant à ses propres mœurs. In fine, les personnages sont déjà confrontés à la possibilité de l’opprobre étant donné leurs comportement et leurs dérives, au moins au regard du débat moral soumis aux spectateurs. Ainsi le thriller érotique pourrait être considéré comme une Love-Story explorée dans cette marge.

Fatal Attraction d'Adrian Lyne


Après cette courte période expérimentale entre Love-Story audacieuse et thriller érotique sulfureux, un ultime glissement s'est donc opéré en faveur de la sobriété et du commun. Le genre a fini par rencontrer sa dimension la plus ordinaire, avec les backgrounds de personnages les moins construits et étoffés, sans compter la pauvreté de la variété des circonstances. Que dire de l'absence d'engagement dans des thèmes. Pour les nombreux adeptes du genre, la quête de nouveaux films de qualité relève désormais du parcours du combattant. L’espoir de le voir retrouver sa noblesse d'antan est réduit comme une peau de chagrin.


Pour mieux comprendre le potentiel de la Love-Story, il faut révéler et élargir le champ de ses possibles mais aussi comprendre son essence. John Truby — auteur du livre incontournable L’anatomie du scénario — met l’accent sur la catégorisation des genres et de la définition de leur nature. Peut-être touche-t-il au véritable problème de certaines de nos histoires ringardes et obsolètes ? La connaissance profonde des ressorts du genre employé permet une appréhension puissante de la structure narrative afin d’optimiser tous ses potentiels (il a effectivement établi des outils scénaristiques qu’il appelle « les éléments essentiels »). En considérant cette possible appréhension théorique, on retombe dans l’éternel débat propre à tous les arts : liberté dans la structure ou indépendance à la technique ? Même si la technique ne doit pas être imposable, la question des genres cinématographiques reste toutefois complexe et ne peut être négligée. La grossière erreur est de les appréhender comme des recettes et non comme des formes créatives avec une nature particulière. Si une écriture cherche à s'imposer dans un genre, elle doit connaître sa généalogie et sa nature propre au risque de le caricaturer ou de le bafouer involontairement. La maîtrise du genre permettrait donc de pousser une histoire établie à son paroxysme ou d’être capable de le transcender grâce à une approche intelligente et novatrice pour détourner le spectateur de ses attentes routinières. Il faut effectivement être prévoyant avec cet outil car notre connaissance des genres est relativement instinctive. Nous les avons assimilé grâce à notre expérience répétée des récits de la littérature qui a permis d'en établir les fondements ou des œuvres cinématographiques qui les a davantage formalisés sans que cela ne devienne conscient pour autant.

Allons plus loin dans l'exploration de ce genre qui nous interpelle. Assurément, la structure de la Love-Story est l’une des plus intéressantes — pour ne pas dire excitantes — parmi tous les genres cinématographiques. Il est possible de le constater au travers de plusieurs aspects tels que son appréhension et sa définition des thèmes, sa structure parallèle fondée autour de deux personnages qui vont passer de contraires à complémentaires, ses backgrounds souvent complexes qui justifient la possibilité d’une histoire de départ souvent vouée à l’échec, ses temps forts si particuliers, son questionnement social quasi anthropologique qui répond à nos instincts primitifs d’être humain et qui amorce le contrat sociobiologique implicite.

La Secrétaire de Steven Shainberg


Pour prendre un exemple de réussite, le film La Secrétaire de Steven Shainberg reprend les codes et les temps forts du genre avec brio. Au travers des choix successivement bons de la scénariste Erin Cressida Wilson, il offre une romance aux ressorts exceptionnels en jouant d'une intrigue bien plombante qui s'avère pourtant si lumineuse par sa gestion intelligente du contraste. Ce film est une expérience définitivement sensuelle, sans mépris à l'égard de l'intelligence du spectateur et de ses capacités de compréhension. La référence contraire parfaite étant Cinquante Nuances de Grey de Sam Taylor-Wood. Basé sur le même thème, le film apparaît cette fois aussi sexy que creux. En s'intéressant à la genèse de production, on découvre assez vite que la La Secrétaire a été une immense inspiration. Comparaison franchement sordide, ces deux films prennent des voies complètement opposées en dépit des intentions communes de départ. Dans le film La Secrétaire, le génie réside absolument partout. La profondeur n’empêche pas l’humour, les archétypes n’entravent pas le spécifique, la noirceur de départ n’altère pas l’expression d’un espoir brillant qui enveloppe les personnages une fois leur parcours achevé. Si on décortique l'ensemble, la structure est si solide qu’elle en devient un plaisir infini à étudier. De mon point de vue de spectatrice, le film est tout simplement jouissif à regarder.


L'autre exemple mémorable du genre est Les jours et les nuits de China Blue de Ken Russell qui révolutionne au travers de ce film le concept même de la Love-Story. Par un développement de thèmes sensibles et risqués, il bouscule le spectateur hors des sentiers battus, l'amenant dans une contrée narrative presque insoutenable. Grâce à sa démesure légendaire, Ken Russell développe là encore un univers complètement fantasque, soutenant comme à l'accoutumée un sous-texte profond et dense. D'un point de vue structurel, il transcende littéralement la dynamique standard du format et propose avec les mêmes outils sa version la plus authentiquement moderne de l'histoire d'amour au travers des faits de société de son époque.

Les jours et les nuits de China Blue de Ken Russell


Autant dire aux spectateurs et à leur exigence si précieuse que si vous-même, il vous arrive de ressentir dans votre propre vie ce sentiment de vécu unique et exceptionnel, exigez du scénariste qu'il fasse l’effort de retranscrire le caractère original et spécifique de chaque histoire qu’il raconte. Ne vous laissez plus avoir.


Et même que La Secrétaire a eu le droit à une bande originale également hors normes, composée par Angelo Badalamenti (le compositeur de Twin Peaks entre autres). Profitez de ce thème qui vous donnera l'envie irrésistible d'aller voir ou revoir cette pépite.




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