La Love-Story : le genre bafoué

La Love-Story est un des genres les plus populaires du cinéma, à tel point qu'il en est devenu l'un des plus bankables au fil des années. Affaire rentable, ces films finissent généralement programmés en période estivale ou durant les fêtes de fin d’année. Elle a également un aspect assez peu exotique, se limitant à un cadre bien rodé, ce qui la rend exportable facilement à l’international. Elle reste le genre qui offre le processus d’identification le plus court : le sentiment amoureux reconnu universellement. Consciente de ses nombreux atouts, l'industrie s’est emparée du genre pour en faire un produit hyper synthétique, optant pour une dynamique de fond et de forme très consensuelle. Les récits finissent aseptisés de toutes spécificités au point d'en perdre toute saveur. Pourquoi complexifier l’histoire quand on ne parle que d’amour ? S'il y a bien un aspect du vivant qui est resté jusqu'alors insaisissable dans l'Histoire de l'humanité, c'est bien ce sentiment puissant qui transcende les individus une fois touchés par la grâce de l'amour. J'y vois plutôt une autre excuse : comment éviter le terrible sérieux considéré comme élitiste pour mieux vendre les films et les propulser au rang d'œuvre populaire. L'art populaire a aujourd'hui bon dos, il se doit d'être accessible sans être réducteur pour autant. L’ampleur dramatique du genre est passée du registre universel à celui du commun. Au fil des années, il s'est inscrit dans une logique de traitement souvent simpliste et réductrice, se cantonnant à l'envergure du romantisme de divertissement. Amour sans tiraillement, pourvu qu'on y trouve la bénédiction du contrat social collectif.

Le glissement qui s'opère témoigne de l'abandon de nombreux essentiels en route. La déchéance de la Love-Story profonde et déroutante au détriment de la Love-Story nécessairement romantique est devenue monnaie courante. Le genre rencontre sa dimension la plus ordinaire, avec les backgrounds de personnages souvent les moins construits et étoffés, sans compter la pauvreté de la variété des circonstances. Que dire de l'absence d'engagement dans des thèmes. Pourquoi développer du psychologique quand il n’est question que de sentiment ?

Autant dire que pour les nombreux adeptes du genre, la quête de nouveaux films de qualité est bien rude. L’espoir de le voir retrouver sa noblesse d'antan est réduit comme une peau de chagrin.


John Truby – auteur du livre incontournable « L’anatomie du scénario » - met l’accent sur la catégorisation des genres et de la définition de leur nature. Peut-être touche-t-il au véritable problème de certaines de nos histoires ringardes et obsolètes ? La connaissance profonde des ressorts du genre employé permet une appréhension puissante de la structure narrative afin d’optimiser tous ses potentiels (car selon John Truby, il faut considérer le genre avec tous ses outils qu’il appelle « les éléments essentiels »). On retombe dans l’éternel débat propre à tous les arts : liberté dans la structure ou indépendance à la technique ? Jusqu’alors, j’ai toujours eu l’impression que la structure qui libère est bien plus pertinente dans ses effets et ses résultats… La maîtrise du genre permettrait donc de pousser une histoire établie à son paroxysme ou d’être capable de le transcender grâce à une approche intelligente et novatrice pour détourner le spectateur de ses attentes routinières. Car notre connaissance des genres est relativement instinctive, notamment grâce à notre expérience de la littérature qui en a établi les fondements que des œuvres cinématographique qui les a davantage formalisés.

À titre d’exemple, la structure de la Love-Story est l’une des plus intéressantes – pour ne pas dire excitantes – dans son appréhension et sa définition des thèmes, dans sa structure parallèle des deux personnages qui vont passer de contraire à complémentaire, dans ses backgrounds souvent complexes qui justifient le possible d’une histoire de départ souvent vouée à l’échec, dans ses temps forts si particuliers, dans son questionnement social quasi anthropologique qui répond à nos instincts primitifs d’être humain et qui amorce le contrat sociobiologique implicite.


Pour prendre un exemple de réussite, le film « La Secrétaire » de Steven Shainberg reprend les codes et les temps forts du genre avec brio. Au travers des choix successivement bons de la scénariste Erin Cressida Wilson, il offre une romance exceptionnelle en jouant d'une intrigue bien plombante qui s'avère pourtant si lumineuse par sa gestion intelligente du contraste. Ce film est une expérience définitivement sensuelle, sans mépris à l'égard de l'intelligence du spectateur et de sa capacité de compréhension. Le modèle contraire parfait étant « Cinquante Nuances de Grey » de Sam Taylor-Wood. Basé sur le même thème, le film est aussi sexy que creux. En s'intéressant à la genèse de production, on apprend rapidement que la « La Secrétaire » a été une immense inspiration. Comparaison franchement sordide, on peut sans difficulté affirmer qu'un fossé s'est véritablement creusé entre les deux œuvres. Dans « La Secrétaire », le génie réside partout. La profondeur n’empêche pas l’humour, les archétypes n’entravent pas le spécifique, la noirceur distillée tout le long n’altère pas l’expression d’un espoir inouï qui enveloppe les personnages une fois leur parcours achevé. Si on décortique l'ensemble, la structure est si solide qu’elle en devient un plaisir à étudier. De mon point de vue de spectatrice, le film est tout simplement jouissif à regarder.


L'autre exemple mémorable du genre est « Les jours et les nuits de China Blue » de Ken Russell qui révolutionne au travers de ce film le concept même de la Love-Story. Par un développement de thèmes sensibles et risqués, il bouscule le spectateur hors des sentiers battus, l'amenant dans une contrée narrative presque insoutenable. Grâce à sa démesure légendaire, Ken Russell développe là encore un univers complètement fantasque, soutenant comme à l'accoutumée un sous-texte profond et dense. D'un point de vue structurel, il transcende littéralement la dynamique standard du format et propose avec les mêmes outils sa version la plus authentiquement moderne de l'histoire d'amour au travers des faits de société de l'époque.

Autant dire aux spectateurs et à leur exigence si précieuse – et aussi à nos auteurs – que si vous-même, quand vous reconnaissez ce sentiment d’amour dans vos propres vies, vous ressentez ce sentiment de vécu unique et exceptionnel, exigez du scénariste qu'il fasse l’effort de retranscrire le caractère original et spécifique de chaque histoire qu’il raconte. Ne vous laissez plus avoir.


Et même que « La Secrétaire » a eu le droit à une bande originale également hors normes, composée par Angelo Badalamenti (le compositeur de « Twin Peaks » entres autre). Profitez de ce thème qui vous donnera l'envie irrésistible d'aller voir ou revoir cette pépite :



À venir, en lien avec cet article :

- Analyse scénaristique du film « La Secrétaire » de Steven Shainberg

- Analyse scénaristique du film « Les jours et les nuits de China Blue » de Ken Russell

- Sujet sur la structure de la Love-Story : Ses éléments essentiels, ses codes et ses temps forts.


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