L'art de l'abandon suprême ou la relation ambiguë au cauchemar

J'ai toujours eu une position ambigüe quant à mon vécu et ma relation au cauchemar. Le commun des mortels s’accorde à vouloir penser, presque sans forcer, qu’il serait évidemment naturel de l’éviter. Cautionner la potentielle douleur générée, cette espèce de vécu cathartique douteux, présenterait une attitude controversée, à la fois trouble et masochiste.


Au-delà de la simple défense de l’aspect salvateur du cauchemar, c’est une autre notion transversale qui peut devenir un argument de taille et novateur pour les esprits les plus pudiques et terrifiés : le cauchemar comporte intrinsèquement un certain dépassement de toute considération morale.

Le narrateur qui siège au département scénario de notre psyché, en charge de la qualité et des choix de notre fiction intérieure, est dépourvu d’ipséité. Ainsi, il ne dispose d’aucune réflexion moralisante sur lesdits contenus, nous délivrant intimement, avec complicité et bienveillance, un déploiement des situations qui nous sont affectées et qui nous affectent. D’ailleurs, il est assez éprouvant – et probablement assez vain - de s’approprier certains aspects culpabilisants du cauchemar, de ses états de création jusqu’à leur existence propre. Car ils existent peut-être même sans vous, et avant vous, et après vous. Il y a certainement de l’utilité à porter le regard sur la substance qui orne la galerie de notre for intérieur mais ce ne sont que des émois à l’incidence éphémère : ressentir pour cultiver des expériences virtuelles.

Les cauchemars seront toujours visionnaires car il nous prépare à tout, du loufoque grotesque au réalisme pur qui déroute par tant de figurations pertinentes parsemées. Mais en réalité, dans ce terreau fantasmagorique, il y réside un souhait de sensations interdites, une répulsion cynique qui se transforme progressivement en attraction (pour le plus grand mal de la bien-pensance), le tout devenant profondément désirable telle une abomination.


Dans ce tableau de Füssli, la pose lascive de la femme étendue regorge de suggestions. L’état d’abandon suprême face à la probabilité de l’effroi, cette disposition relaxée et sereine au-devant de l’éventuelle horreur, l’exaltation des danses sensuelles qui frôlent les contours de l’obscénité tandis que les regards seront ceux d’inconnus qui s’ignorent eux-mêmes tandis que nous-même, nous sommes inconscients.

Découverte, sans couverture, vêtue d’un lin blanc, elle rougit à peine, retenant l'embrasement dû à l'émoi coupable, et offre malgré elle sa bouche en cœur à tous les démons de sa vie ou à tous les démons de l’inconscient collectif. Elle ne répond pas à l’appel de la terreur, le hennissement provenant des écuries fantasmatiques. Son esprit dans les abîmes, elle atteint les bas-fonds et prend appui pour remonter à la surface. La vraie trêve est peut-être dans le cauchemar car lui seulement s’efface.


N’ayez pas peur des tréfonds, craignez seulement de ne jamais réussir à y habiter.


Crédit : Johann Heinrich Füssli, The Nightmare


Mood musical : https://www.youtube.com/watch?v=YVQZt5j48TQ&t=419s


Johann Heinrich Füssli - The Nightmare (1781)

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