Stella Adler : l’authentique héritière

April 20, 2016

 

En voilà une figure. Une figure majeure. Pourtant, la réputation de cette grande Dame n’a pas véritablement atteint notre continent, ni même les bancs de nos écoles françaises de théâtre... Ce que j'estime être pour notre plus grand drame. Et cela, en dépit du fait qu’elle ait considérablement influencé l’Art Dramatique à l’échelle internationale alors que le mode de jeu s'est uniformisé sur le plan mondial (sous le modèle russe stanislavskien puis dans la réappropriation américaine).

 

Le paradoxe entre son aura et son manque de popularité

 

Stella Adler figure jusqu’à aujourd’hui comme étant une des plus grandes pédagogues américaines – inégalable sur certains aspects – et ayant énormément contribué à l’Art Dramatique et à l’industrie du cinéma. Elle a ainsi formé certains des plus grands acteurs du continent américain, tels que Marlon Brando, Robert De Niro, Suzanne Sarandon, Benicio Del Toro etc. et a inspiré les dernières générations de comédiens. Marlon Brando est son plus fidèle élève et a toujours œuvré pour honorer son travail et sa mémoire. Il est l'auteur de ses préfaces et était resté attaché à la famille Adler durant des années.

Ce que je retiens de tragique dans le parcours et la « biographie » qu’il reste de Stella Adler, c’est que toute son influence et sa contribution dans l’Art Dramatique - et le progrès qui s'en est suivi - soient restées et restent sans préavis dans un silence injuste et injustifié.

 

 

Au travers de certains de ses choix de carrière, on réalise que sa marginalité découlait autant d'une nécessité irrésistible d'affranchissement que d'une incapacité de se soumettre. Elle était dotée d’une force d’esprit et d’une éthique qui transpire dans toute sa philosophie et dans toute sa transmission. Elle avait un sens rare de la répartie en ce qui concernait la matière et cherchait à faire progresser son Art pour lui-même, par lui-même et non au travers du prestige que cela aurait pu générer dans sa carrière d’actrice ou de pédagogue.
C’est un des rares professeurs qui mettait un accent très prononcé sur l’attitude et les obligations du comédien (à considérer d’autant plus dans le climat laxiste qui s’intensifiait quand les logiques de productions ont commencé à rendre moins exigeant le travail et la performance de l'acteur). On retrouve particulièrement cette démarche dans son livre The Art of Acting et également dans l’introduction de The Technique of Acting.

 

Les origines et l’héritage qui ont forgé Stella Adler

 

Stella Adler est issue d’une grande famille de théâtreux, les plus importants tragédiens de la scène Yiddish en Amérique.
Pour anecdote, on retrouve cette critique devenue référence dans sa biographie officielle :

 

On disait, « Aucun rideau ne se lève à New York sans qu’il y ait un Adler derrière. »

 

La famille se composait de personnalités imposantes dans le monde du théâtre et dont les créations ont toujours connu un succès notable et pérenne. Le parcours de la compagnie s’inscrivait sur plusieurs générations.
Elle est l'archétype même de la comédienne provenant d’une tradition bien ancrée, tradition familiale inscrite et insufflée de génération en génération, qui se transmet au travers de l’expérience, du vécu et d’un enseignement dans la pratique perpétuelle, la pratique sur les planches. Son contexte familial et de vie lui ont permis de faire ses classes. A noter qu'à son époque, les écoles de théâtre n’existaient pas et l’acting n’avait pas eu l’occasion de devenir un tel business, nourri par l’American Dream. Sans déduction trop hâtive, on pourrait peut-être trouver ici une des raisons qui expliquerait l’aversion qu'avait Stella Adler pour les écoles de théâtre et l’industrie qui a développé la notion et le diktat du casting. Pour elle, ces bouleversements ont transformé le « profil du comédien » pour le détourner de sa vocation noble vers une ambition de l’argent et du succès. 


Tout ce parcours et ce contexte expliquant qu'elle ait pu faire ses premières gammes dès son plus jeune âge et qu'elle ait pu atteindre un niveau stupéfiant de façon précoce. Les critiques de l’époque sont unanimes, elle offrait des performances bouleversantes et mémorables.

 

La dimension unique et exceptionnelle de sa carrière dans l’horizon américain

 

Sans tout définir de son parcours initiatique, de ses expériences et de sa propre dimension hors-norme en tant que comédienne, il me semble indispensable de mettre le focus sur un axe de sa carrière, une problématique persistante de son vivant : comment cela se fait-il qu’avec la justesse de son parcours, elle n’ait pas réussi à s’imposer face à l’Actors Studio en dehors de leur divergence personnelle ?

 

Il subsistait déjà deux événements notables qui marqueront son engagement et son parti pris d’enseignante et de théoricienne.

 

Tout d’abord, c’est sa rencontre avec Stanislavski  à Paris, en 1934, qui entraîne chez Stella Adler ce besoin de résoudre les récents problèmes d’acteurs inhérents au nouveau type de jeu qui se dessinait et au « réalisme psychologique » qui s’imposait dans le milieu. Rencontre hasardeuse, non provoquée mais qui prendra l'allure d'une révélation malgré ses réticences de départ (car elle faisait parti des sceptiques) accentuées par l'euphorie autour de Stanislavski et de son système. 

C’est à partir du pèlerinage des acteurs du Théâtre d'art de Moscou aux États-Unis dans les années 20 que la tendance de la "Method" s’est imposée outre-Atlantique. Cette nouvelle approche, révolutionnaire et déroutante, allait métamorphoser l’approche de l’Art Dramatique du XXème siècle et pour bien plus longtemps encore. La catharsis n’a jamais été autant transcendée pour créer un nouveau pont : et si en plus du spectateur, c’était l’acteur qui devait traverser le phénomène cathartique ? Nous ne sommes plus dans la distanciation brechtienne qui préserve l’acteur, qui ne l’implique pas affectivement et qui le cantonne distinctement à son rôle d’exécutant, rôle d'exécutant inscrit méthodiquement dans le chaîne de création.

Inscrite dans l’héritage d’une précédente tradition - plus ancestrale - mais voyant le fossé qui se creusait entre le type de jeu qui subsistait (plus conventionnel et qui s’annonçait désuet) face aux nouveaux types de pièces et de personnages qui s’inventaient (le premier bouleversement peut être pressenti dès l'Oeuvre de Tchékhov avec de nouveaux ressors psychologiques puissants et novateurs), Stella Adler s’est donné pour mission de mettre à l’épreuve ses propres blocages (blocages que l’on pouvait déjà considérés comme hallucinants vu le haut niveau dans lequel elle évoluait) et qui sont restés sans solutions avant son voyage à Paris. 

A retenir de ce premier événement, elle est la seule et unique pédagogue et coach américaine ayant rencontré et travaillé avec Stanislavski ; ce qui en revient à déduire que tous les autres intervenants et pédagogues américains se revendiquant de la Méthode - dont Stasberg pour ultime référence - n'ont jamais fréquenté, côtoyé ni même croisé Stanislavski de leur vie... C’est d’ailleurs cet événement qui va chambouler ses engagements à son retour en Amérique.

 

A son retour de Paris vient son détachement brutal avec le Group Theatre (créé en 1931 et dont elle était un des membres fondateurs) suite à cette rencontre déterminante avec Stanislavski de 1934. Group Theatre qui deviendra l’Actors Studio auquel Stella Adler ne souhaite absolument plus être rattachée (voyant la déformation des préceptes de Stanislavski). Et là, l’ultime contentieux s’officialise et nous sommes face au spectre de la carrière de Stella Adler. Ce sera le deuxième événement marquant qui va à la fois la distinguer et la marginaliser de l’industrie et d’une certaine forme de popularité.


Le Group Theatre a été fondé en 1931 par Harold Clurman et était composé de Stella Adler, Elia Kazan, Lee Strasberg, Robert Lewis et tant d’autres. On peut considérer ce collectif comme un groupe de recherche qui voulait comprendre et innover dans les techniques d’interprétation. Et c’est là précisément que Stanislavski et son système interviennent. Dès le début du groupe, il tentait de manipuler, de comprendre et d’utiliser l’approche russe qu’ils avaient observée dans les représentations des membres du Théâtre de Moscou. Les problématiques de l’émotion et de l’intériorité étaient donc devenues des axes obsédants qui ont trouvé refuge dans la popularité ambiante de la psychanalyse à cette époque. Était-ce ici le meilleur prétexte pour l’incorporer ?

 

D'après les dires de Stella Adler dans sa biographie, les initiatives et les expériences du Group Theatre autour de la "mémoire affective" la dérangeaient et étaient devenues excessives. Elle est très vite devenue réticente aux pratiques du groupe. En rentrant de Paris, elle est revenue avec une ordonnance non-officielle de Stanislavski rejetant la déformation qui se tramait au sein du Group Theatre. Par la suite, il est également relaté que Stella Adler pouvait rentrer dans des colères noires quand des acteurs venaient la voir et insistaient pour qu'elle leur enseigne la Méthode depuis son retour aux États-Unis. Les acteurs n'avaient que ce mot à la bouche sans savoir de quoi il s'agissait vraiment. Rien qu'en constatant le systématisme avec lequel le mot "Méthode" était employé, elle voyait l'effet de masse désastreux qui allait se produire et elle refusait d'y contribuer. 

 

La différence majeure sur la Méthode  : l'ingrédient qui fait la spécificité de Stella Adler

 

Sans rentrer dans l'analyse différentielle qui pourrait se faire entre l'approche strasbergienne et adlerienne du fameux système de Stanislavski, il existe foncièrement une différence notable de compréhension et d'interprétation.

 

La base de l'approche de Stanislavski est la recréation de la psychologie du personnage (avec l'immense travail de recherche qu'il a fait sur la question de la volonté du personnage et donc de l'impératif de travailler sur des outils et concepts tels que le super-objectif/objectif/sous-objectif voire plus bas dans l'échelle jusqu'aux actions physiques et en fonction des appellations et traductions) et la définition des éléments de circonstances intrinsèques au vécu du personnage et utilisables dans sa construction interne et externe. Bref, ça ce sont les grandes lignes toujours vagues, radotées en long et en large, et qui restent incontestablement difficile à saisir, à intégrer et à utiliser avec pertinence sans un travail acharné et terriblement minutieux (mais incroyablement efficace dès lors que la magie se produit et que le travail d'acteur préparatoire est fourni). Et là, on va toucher à la divergence entre Stella Adler et Lee Strasberg.

 

Vulgairement, Lee Strasberg a rapidement mis le focus sur un aspect du résultat de la Méthode : l'émotion et l'interprétation authentique des acteurs issu de cette approche, ce réalisme psychologique troublant, l'investissement apparent des acteurs dans leur rôle... Au travers de cette analyse, Lee Strasberg a tout de suite vu un lien à faire entre l'approche de Stanislavski et la psychanalyse qui vivait ses heures de gloire. Nous sommes à l'extrême opposé de la distanciation brechtienne mais plutôt dans l'identification radicale, voire pire par endroit, dans la confusion entre l'interprète et le personnage (qui a pu frôler le psychodrame pour les plus fragiles ou kamikazes). Imaginez les dérives possibles et les potentiels dégâts provoqués par l'incompétence... 

 

Sans être trop dur avec Lee Strasberg, en relevant l'intelligence qu'il a mis dans son appropriation, son travail a été jusqu'à aujourd'hui incroyablement efficace et son approfondissement du système a finalement permis de déployer des nouvelles formes d'acting qui ont marqué des générations entières, acteurs et spectateurs compris.

 

La seule remarque qui persiste concerne concrètement les conséquences que peut avoir cette approche sur la santé mentale des acteurs qui pouvaient la manipuler ainsi que toute la vérité, joliment sublimée, autour de l'appropriation et de l'héritage de la Méthode de Stanislavski par l'Actors Studio.

 

 

Mais alors, par rapport à Adler ou Stanislavski, où est la nuance ? L'acharnement qu'a eu Lee Strasberg à vouloir travailler sur l'inconscient a littéralement occulté tout le travail qu'exigeait Stanislavski sur l’élasticité de l'imagination et de la croyance. Ce que revendique Stanislavski et défend Adler de son travail avec ce dernier, c'est que le travail d'identification peut nous permettre de puiser en nous des ressources personnelles motrices, d'équivalences, le très connu "si magique" de Stanislavski mais ce qui est en réalité fondamental, ce qui représente le vrai étendu de la palette d'un acteur, sa vraie ampleur, c'est sa disponibilité et la plasticité de sa croyance. Jusqu'à quel point un acteur est-il capable d'intégrer, de s'immerger et de croire en tout type de circonstance ? Et donc d'en connaître le parcours émotionnel tant attendu dans le réalisme psychologique ?

 

Pour forcer le trait et fournir un exemple grossier qui ne me semble pas irréel : l'acteur n'est plus obligé de travailler sur l'image de la mort de quelqu'un de sa propre vie pendant des semaines pour le convoquer incessamment sur scène et avoir la prétendue émotion associée. Stella Adler voyait quelque chose de terriblement schizophrénique dans l'idée d'avoir un partenaire et une situation sur scène mais de s'obstiner à manipuler dans sa tête simultanément des concepts et outils qui n'avait aucun lien pour créer un résultat dramatique et émotionnelle finalement très individuel et coupé du réel. Le travail sur l'imagination sont les gammes les plus essentielles pour Stella Adler. Elle recherchait une vérité profonde du jeu. Elle parle même de vérité histrionique. L'inconscient devient finalement la base de la nature profonde de l'acteur et non pas de la base de la nature profonde du personnage. L'amalgame n'a plus lieu d'être.

 

Cet article ne fait qu'encore effleurer le prodige et l'intuition de cette femme. Loin d'une certaine vanité de l'époque et de l'effervescence en démesure des studios d'Hollywood, elle a réussi à préserver et maintenir ses valeurs et ses principes dans un environnement qui ne cherchait qu'à conceptualiser et formaliser en un modèle unique. Elle est celle que j’appellerai "l'authentique héritière" et la figure qui aura su apporter et conserver la véracité de la Méthode.

 

Pour les curieux, je vous invite vivement à regarder cette vidéo (et les quelques autres sur internet). Vous pourrez retrouver des extraits et instants uniques de Stella Adler.
A retenir, précepte mythique provenant de son enseignement : "Ton talent, c'est ton choix"

 

 

 

 

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